Chronique de livre: La jalousie, d’Alain Robbe-Grillet

la-jalousieUn homme veille attentivement sur sa femme lors de quelques après-midi dans une colonie bananière. Mené par un sentiment obsédant de jalousie, il n’a ni corps ni autre forme de concrétude, hormis sa voix interne qui le guide et lui permet d’observer insidieusement, point d’intervenir d’une manière évidente dans l’action. Par quelques menus incidents tels l’écrasement d’un mille-pattes qui laisse une tache indélébile sur le mur, la position des couverts, la lecture d’un roman dont l’action se passe en Afrique, Alain Robbe-Grillet tisse un récit hyper-lucide imprégné de suggestions fortes, gouverné par la maîtrise absolue du style et par l’apparition de la passion pure qui se développe dans un cadre minutieusement décrit mais pour le reste totalement impersonnel.

À part l’ombre lisse du narrateur, il y a sa femme, nommée tout simplement A…, l’autre pilier de l’action, le déclencheur proprement-dit du processus troublant de conscience qui tourmente son mari inquiet et impuissant (trait d’autant plus accentué par l’absence de toute sorte de présence physique de sa part). En créant une atmosphère agréable pour Franck, un voisin qui choisit de s’accoutumer en tant que hôte de A… et de son époux, sans pour autant être accompagné par sa femme et son enfant malades, et ne trouvant rien à se reprocher de ce point de vue, elle éveille en son partenaire de vie un état périlleux dont le dénouement reste inconnu. Il semble que, à l’aide d’une méthode de surveillance complètement inoffensive, rien ne puisse arriver parce que, de toute façon, le mari se limite à des constatations, la plupart d’entre elles concernant le milieu extérieur et, de temps en temps, aiguës et mordantes comme des flèches, détaillant une conduite suspecte des deux potentiels amants. Le suspens est omniprésent, la haine du narrateur paraît savamment couvée, le lecteur demeure sur le qui-vive tout le long de ce roman qui le pousse à bout, en suscitant de plus belle sa curiosité. Avec ce livre, Robbe-Grillet tourne en boucle, détaillant obstinément les mêmes événements perçus de différentes perspectives, qui conduisent le protagoniste à tirer des conclusions que personne ne peut attester, ni infirmer. Voilà pourquoi il essaie de se justifier, par l’aiguisement de ses sens, en décrivant d’une minutie maladive l’extérieur – les plantations des bananiers, dotées par de nombreuses descriptions techniques, le déroulement d’un trajet vers le port, le fonctionnement d’un camion, etc. Pour imprimer, tant bien que mal, cette même précision des états d’âme, soit qu’on parle de son propre âme rongée par la crainte perpétuelle, soit de celle de son épouse, plus libre et solaire.

Dans cette maison nimbée du calme spécifique de la campagne, seul le mari est troublé au plus haut degré. Du reste règne une sorte de quiétude et de naturel désarmants, qui font que toute interaction entre les deux autres soit paisible et doublée par la certitude. Extrêmement habile est la manière dont l’auteur utilise le mot « jalousie » pour exprimer et le sentiment tenaillant, et le contrevent qui filtre la lumière et crée ainsi la perspective : « Symétriques de celles de la chambre, les trois fenêtres ont à cette heure-ci leurs jalousies baissés plus qu’à moitié. Le bureau est ainsi plongé dans un jour diffus qui enlève aux choses tout leur relief ». Et c’est là que réside la clé de perception de cet univers qui, sous l‘auréole béate, baigné dans la lumière crue des après-midi, pourrait s’embraser à tout moment. Le narrateur paraît à même de contenir ses vagues d’ire, mais on déniche, derrière ses remarques ironiques et caustiques, la fureur qui l’angoisse et qui pourrait en définitive construire des spectacles néroniens. Franck est un ennemi bel et bien installé dans son univers domestique, le forçant de gérer une situation délicate. L’ajournement insupportable du retour de ces deux personnages – Franck et A… -, suite à une excursion au port (ayant comme but des achats fictifs, paraît-il) lui cause des maux de tête. Pourtant, sous une apparence de maîtrise de soi, la vision devient de plus en plus déformée, la discordance entre le monde extérieur des plantations, des ponts, des camions et des boys reste de plus en plus floue et seules les réactions, même les plus insignifiantes, répétées en boucle dans la mémoire et imprimées à jamais sur la paroi de l’âme mortifiée commencent à compter. La lumière filtre non seulement le jour en créant la perspective et les ombres, mais aussi les souvenirs. Aussi de tels menus événements prennent-ils une signification capitale : car ils incarnent des souvenirs liés par un cordon effilé à l’extérieur.

Dévastateur par son acuité, le roman d’Alain Robbe-Grillet redéfinit l’acception du sentiment dissimulé, de la sensation pure qui ne laisse plus de place pour le concret, de la passion qui ronge et distord l’univers jusqu’à ce que le narrateur réitère halluciné les mêmes incidents sans s’en apercevoir, tout en modifiant leur contenu de surface. Le dérèglement et la lucidité accrue sont soulignés par l’absence corporelle qui rend tout confus. Derrière les jalousies se cache un esprit troublant mais subtil, dont la finesse de détail ne saurait éluder, en fin de compte, celle de l’esprit clôturé dans la censure de conduite. Ce livre prend la forme d’un véritable plaisir, loin pourtant de l’innocence. Tiré malgré lui dans le récit, le lecteur deviendra vite le témoigne d’un cercle vicieux d’où il sera impossible de s’en sortir inchangé.

Photo: blogs.lexpress.fr

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