Chronique de film: Weekend, de Jean-Luc Godard (1967)

CTA1104_originalEn 1967, la carrière de Jean-Luc Godard avait sans doute battu son plein, et il le savait lui aussi. L’un des maîtres de la Nouvelle Vague, Godard avait réussi à influencer nombre de cinéastes, directement ou non, car, après son passage fulgurant et électrisant autant que long et constant, la cinématographie n’a plus du tout été pareille. Tout a changé radicalement, même la manière des metteurs-en-scène de se rapporter au public, maintenant considéré comme partie intégrante et visible de la production, et, dans ce sens, on en doit beaucoup à Godard. Néanmoins, « Weekend » (1967) marque un point crucial dans sa carrière, par la distance qu’il prend comparée aux pellicules plus anciennes.

Weekend est le film de la discordance, d’un monde où plus rien ne connaît la contiguïté. Qui plus est, Weekend n’a pas tardé à devenir le film le plus bizarre (à mon avis le mot « fou » est idoine dans ce cas) de Godard que j’aie jamais vu, et je pense que cela en dit long. Au début du film, le spectateur ne s’attend point à être introduit dans un univers sans foi ni loi, où règne la folie dans toutes ses formes. Les situations saugrenues débordent, sans que cela crée la sensation de trop, bien que leur récurrence puisse être parfois dérangeante ou déconcertante. Le conte est apparemment simple : un couple part en voyage lors du weekend ; ils déambulent en voiture mais ont quand même un but – trouver le père de la femme (Mireille Darc), histoire de le convaincre d’effectuer une modification au testament, alors qu’il se meurt. Néanmoins, ce qui s’annonçait initialement des vacances idylliques tourne vite vers le cauchemardesque, même depuis le commencement du voyage (une bagarre sévère entre le mari Roland – Jean Yanne – et une mère de famille).

Le problème est que les conjoints ne sont pas capables, eux non plus, de cohabiter – lui, trop pragmatique, voit la femme comme un bien concret, aime sa voiture et ne sait presque rien sur les autres choses, pendant qu’elle représente la femme soumise mais imprévisible, prête à trahir, frivole, embêtante. À ce tableau infernal s’ajoute la situation réelle du territoire : les routes sont comblées par des accidents (Godard n’hésite pas à jouer – d’une manière sérieuse, bien sûr – avec le sang et la mort), remarquable est la scène du bouchon qui dure presque 10 minutes, sans pour autant ennuyer, car le metteur-en-scène déploie tous ses moyens pour la rendre attrayante ainsi que logique et représentative : la route est bordée par des voitures, les gens klaxonnent à tue-tête et se dédient aux activités recréatrices – parler fort, manger, faire du camping, s’assoir à même le sol, jouer à la balle, en un seul mot ils se protègent eux-mêmes d’un univers trop douloureux, ils ne se soucient que de leur propre état (physique, en principal), et refusent de voir et ensuite résoudre la cause de cette situation problématique : un accident terriblement grave et affreux. Ils préfèrent ne rien faire, attendre, feindre l’insouciance, rester ignares, et c’est le son qui tire le signal d’alarme, puisque toute la production regorge des effets sonores stridents, marque de la dégradation humaine, du manque de compréhension. Pourtant, il y en a pire : Roland ne peut même pas faire la queue, alors il glisse sa voiture parmi les décombres sans froncer les sourcils, il n’a pas de patience, il veut y arriver et en finir. Pour lui, la décrépitude se trouve dans un état bien plus avancée et il n’y a rien qui puisse le consoler. Passé la queue interminable des voitures, ils rencontrent le long du chemin d’autres accidents, des fous, ils ont eux-mêmes un accident et le beau coupé est cassé. Intervient alors l’état blasé, le moment où ils ne tiennent plus compte des conséquences de leurs actions. Godard mélange la réalité et la fiction et opte décidément pour la première, parce que les conjoints croisent une fille qui se dit être Emily Brontë dans une forêt et ils la font brûler vive, car elle ne peut pas faire partie du monde réelle à leur avis. Il n’est pas de place pour la fantaisie sentimentale dans un monde concret et pragmatique. La femme de Roland est violée sous ses yeux par un clochard, mais il n’a la capacité ni la volonté d’y intervenir. Godard choisit d’exposer ses croyances lors de deux monologues assez longs appartenant à deux refugiés qui accusent l’Occident, tout en le montrant du doigt pour la pauvreté et les guerres (actualité ahurissante ?), et cela alourdit un peu la structure par ailleurs assez flexible du film. Plus tard, ils croisent quelques révolutionnaires après être arrivés trop tard dans le village du père (et puis décidant de tuer la mère aussi en simulant un accident de voiture), et Roland est tué à coup de pierres. Reste à la fin son épouse et le film est clos par la scène du repas – elle est en train de manger, presque évidemment dirait-on, du porc mélangé à la viande de son mari. Le renversement des traditions est brutal mais presque naturel et, une fois habitué à l’univers du film, plus rien ne peut vous étonner.

L’univers de Godard, bien que surréaliste, est en premier lieu abominable, perverti, effroyable. Il signifie la rupture, son opposition aux valeurs promues à ce moment-là par le monde. C’est un fragment de vie où la guerre, la violence, les flammes, la mort tout court s’entrecroisent pour donner naissance à quelque chose de bien plus puissant et affreux, l’inhumanité. Par l’intermédiaire des scènes de collectivité (telle la route bondée), Godard, maître de l’expression libre, réalise une radiographie ponctuelle d’une France déboussolée, bloquée, arrêtée net devant l’incompréhensible. Pour la plupart, une excursion de weekend à la campagne signifie la liberté apparente, « loin de nos villes et de nos villages », un faux état de joie et de pouvoir. Il ne se contente plus de présenter un amour frivole même si pur ; il dit « non », il voit que cela ne marche plus. Il répète à plusieurs reprises des cadres dans différentes versions, parce que c’est la routine qui assaille la vie contemporaine et ne vous libère plus. La fin surprend l’épouse de Roland en train de chanter, le seul moment où les sons sont doux, appropriés voire délicats, soulignant la réconciliation finale avec un monde qui ne peut pas la comprendre, la capitulation définitive peut-être.

Weekend décrit, en fin de compte, la liberté par la soumission, les rêves par la tragédie humaine, la mort à l’aide d’une vie misérable. C’est une production étrange, étonnante même pour Godard qui abolit dans ce cas toute barrière et donne libre cours à ses pensées les plus absconses. C’est du sang et du mal mais à la fin on peut apercevoir la lumière. Comme à chaque instant dans la vie. Peut-être est-ce cela la vraie vie.

Photo: criterion.com

Reclame